Publié par : Sibylline | mars 11, 2016

Baleines bleues de l’Antarctique : le jeu des trois familles

Les gigantesques cétacés ont été la cible des baleiniers durant tout le XXe siècle. Paula Olson/IWC, Author provided

Les gigantesques cétacés ont été la cible des baleiniers durant tout le XXe siècle. Paula Olson/IWC, Author provided

11 Mars 2016. Les toujours très menacées baleines bleues de l’Antarctique, plus grands animaux au monde, forment un ensemble de trois familles distinctes, indique notre toute dernière étude qui s’appuie sur des tests ADN. Si ces groupes s’observent dans les eaux du continent blanc à la même période, quand ils viennent s’y nourrir, ils sont bien génétiquement différents. Ceci indique que ces trois groupent se reproduisent dans des endroits variés lorsqu’ils migrent vers le nord au cours de l’hiver.

Si nous arrivons à établir où ces baleines vont, et les dangers auxquels elles doivent faire face en chemin, cela nous permettrait de mieux les aider à se remettre de la quasi-extinction causée par les baleiniers qui les ont massivement chassés durant tout le XXe siècle.

Des géants perdus dans l’immensité des eaux

Comprendre l’écologie des grandes baleines bleues de l’Antarctique,Balaenoptera musculus intermedia, est une tâche ardue. Car même si elles peuvent peser plus de 160 tonnes – ce qui en fait le plus gros animal sur Terre – et atteindre plus de 30 mètres de long, localiser ces espèces aussi rares que mobiles dans d’immenses eaux isolées peut s’apparenter à chercher une aiguille dans une botte de foin. Même en les suivant à la trace, il peut s’avérer compliqué de déduire quoi que ce soit de leur structure démographique.

En comparant les différences et les ressemblances entre les ADN de multiples individus, nous sommes à même de dire lesquels appartiennent à telle ou telle population ; nous pouvons également estimer ces différents ensembles. Les sujets provenant de la même population reproductrice se ressemblent davantage du point de vue génétique. Mais il fallait des échantillons d’ADN récemment prélevés pour l’établir.

Pour prélever l’ADN d’une baleine bleue, il faut recueillir un fragment de tissu (biopsie) en lançant une fléchette pour obtenir un petit morceau de peau et de graisse. Une fois cela fait, la fléchette tombe à la mer et flotte le temps d’être repêchée. Cela équivaut, pour un animal aussi massif, à une piqûre de seringue.

Bien avant que nous ne commencions à travailler sur les baleines bleues, en 2007, plusieurs expéditions avaient été conduites sous les auspices de la Commission baleinière internationale pour étudier les cétacés. Ces missions avaient permis d’effectuer de précieux prélèvements de biopsie, dont les premiers remontent à 1990.

Nous avons pu avoir accès à ces échantillons, prélevés sur un total de 142 individus ; nous les avons utilisés pour établir l’ensemble, à ce jour le plus important et le plus robuste, de données génétiques sur les baleines bleues de l’Antarctique. Comme nos travaux publiés dans Nature’s Scientific Reports le montrent, nous avons établi que ces baleines se répartissaient en trois groupes.

Où vont les différentes populations ?

Les baleines bleues, comme beaucoup d’autres baleines, migrent de leurs zones d’alimentation estivales en Antarctique vers l’endroit où elles se reproduisent en hiver. Ce sont dans les eaux du continent blanc, là où elles se nourrissent et furent chassées au XXe siècle, que les échantillons de biopsie ont été recueillis.

Nous avons constaté que les individus provenant des trois populations se rencontrent tous en Antarctique, mais dans des proportions différentes selon les zones. Ceci est probablement dû au fait que les baleines bleues ont besoin de se déplacer sur de longues distances autour de l’Antarctique pour trouver les énormes quantités de krill qui constituent leur seule source de nourriture.

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Nous soupçonnons que ces trois populations se séparent quand elles mettent le cap au nord pour se reproduire ; il est probable qu’elles se dirigent alors vers les trois grands bassins océaniques de l’hémisphère sud : le Pacifique sud, l’Atlantique sud et l’Océan indien.

Notre prochaine étape consistera à confirmer cela en identifiant les endroits où elles se reproduisent. Ceci nécessite de les suivre par satellite des eaux de l’Antarctique à leur parcours de migration. De nouveaux échantillons de biopsie pourraient alors être prélevés sur les zones de reproduction pour confirmer l’identité des populations.

Connaître pour mieux protéger

Comprendre la composition de ces populations et leur répartition est essentiel pour aider les baleines bleues de l’Antarctique à survivre à la chasse à la baleine du XXe siècle, qui a fait passer leur population de 239 000 à 360 individus. Si elles sont aujourd’hui protégées des baleiniers, elles cependant très fragiles.

Certaines populations de baleines bleues pourraient bien être plus vulnérables que d’autres ; et elles peuvent rencontrer différents types de menaces humaines tout au long de leur migration et sur leur zones de reproduction. Ne pas appliquer de mesures de conservation au niveau d’une population pourrait donc conduire à des extinctions locales dans ces zones.

Une menace qui diffère en intensité entre ces différentes zones concerne la pollution sonore, très forte lors de campagnes de prospection pour le pétrole et le gaz ; le transport maritime apporte également des nuisances de ce type. Ces bruits peuvent être entendus sous l’eau à des centaines de kilomètres de leur source d’émission. Les baleines communiquant par le son, cette pollution nuit à leurs échanges, et dans des cas extrêmes, peut rendre certaines zones inhabitables.

Nos plus récentes découvertes, associées à nos précédents travaux sur l’hybridation, la connectivité et l’histoire démographique des baleines bleues, nous fournissent des pièces essentielles du puzzle que constitue cette espèce.

Le plus grand animal au monde. Paula Olson/IWC

Le plus grand animal au monde (de surface). Paula Olson/IWC

Réf. : Towards population-level conservation in the critically endangered Antarctic blue whale: the number and distribution of their populations. Catherine R. M. Attard, Luciano B. Beheregaray & Luciana M. Möller. February 2016. Scientific Reports 6, Article number: 22291 (2016) doi :10.1038/srep22291

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