Publié par : Sibylline | février 8, 2016

Les décès de mères et de bébés bélugas sont anormalement élevés (Canada)

belugas8 Février 2016. Le bilan 2015 des décès de bélugas du Saint-Laurent, obtenu par Radio-Canada, préoccupe les chercheurs et le gouvernement fédéral. La majorité des carcasses retrouvées sont des femelles qui étaient en couche et des nouveau-nés. Une tendance qui se poursuit depuis plusieurs années, mais dont les causes demeurent nébuleuses.

L’abandon du projet de port pétrolier à Cacouna ne suffira pas à sauver les bélugas. Les chiffres fournis par Pêches et Océans Canada sont « inquiétants », de l’aveu même de la chercheuse du ministère, Véronique Lesage. Elle précise que « les signaux ne sont pas à l’amélioration », pour cette population déjà classée en voie de disparition.

Sur les 14 carcasses retrouvées en 2015 :

  • 6 sont des nouveau-nés (l’âge de l’un d’entre eux reste à déterminer);
  • 3 sont des femelles mortes en couche (signes de mise à bas récente ou de complication).

En 2014, le bilan était de 11 bélugas, dont 6 veaux. En 2013, de 17 bélugas, dont 4 veaux.

Un problème autour des naissances

Une mère retrouvée sur une berge en 2015 présentait une rupture utérine. Les autopsies réalisées à la Faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe ont permis de constater que les femelles adultes décédées l’étaient soit juste avant, pendant ou juste après la mise bas.

La période de gestation d’un béluga est d’environ 14 mois.

Les carcasses de nouveau-nés examinées n’ont pas révélé de signe de blessure, d’infection ou de tumeur, ce qui laisse croire aux chercheurs qu’ils sont morts de faim, de déshydratation ou d’hypothermie. Séparés de leurs mères, ils n’avaient notamment plus accès au lait.

« Au début, on pensait que c’était une coïncidence, mais c’est devenu la norme. (…) La situation s’est empirée. »
— Stéphane Lair, vétérinaire

Si l’accouchement est difficile et stressant, la mère peut perdre beaucoup de sang et subir un dérèglement hormonal. Son attachement au nouveau-né peut être moins important. Quant au petit, il peut naître plus faible et avoir des difficultés à suivre sa mère.

Une « épidémie »

Depuis 1983, toutes les autopsies de béluga au Québec sont réalisées à Saint-Hyacinthe. Lors des 25 premières années, la moyenne des veaux retrouvés morts se situait entre zéro et trois. Mais dans les huit dernières années, cette moyenne a été dépassée sept fois.

Professeur à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal à Saint-Hyacinthe, Stéphane Lair parle d’une sorte d’« épidémie ». Ces décès sont « très inhabituels pour un animal sauvage », explique-t-il.

4 hypothèses possibles

Pour expliquer la surreprésentation des mères et des nouveau-nés dans les décès, les chercheurs s’orientent vers quatre grandes hypothèses. Plusieurs de ces causes pourraient s’additionner.

  1. Les contaminants

Même si les cancers de bélugas ont presque disparu et que la qualité de l’eau du fleuve s’est améliorée, les baleines blanches continuent de subir les effets de certains produits. Interdits depuis une quinzaine d’années, les PBDE sont encore très présents dans l’environnement. Il s’agit d’un produit retardateur de flammes, utilisé pour les meubles, les rideaux ou encore les vêtements.

« Les PBDE sont reconnus pour leur effet sur la glande thyroïde », explique Stéphane Lair. Or, cette glande est très importante durant la mise bas pour l’expulsion du foetus, notamment. Ces produits chimiques se bioaccumulent, ce qui veut dire qu’ils sont encore plus néfastes pour le béluga, situé au sommet de la chaîne alimentaire dans son écosystème.

En 2015, les chercheurs ont de nouveau retrouvé un béluga à deux sexes (mâle et femelle) mort sur les berges. L’hermaphrodisme est une condition rare chez les mammifères : seulement six cas ont été répertoriés sur des mammifères marins. Parmi eux, trois sont des bélugas du fleuve Saint-Laurent. Stéphane Lair pense que la présence de certains contaminants chimiques dans l’environnement pourrait avoir des effets oestrogéniques.

  1. La disponibilité des proies

De moins en moins de harengs viennent frayer dans l’estuaire du Saint-Laurent. La baisse de cette ressource alimentaire importante pour le béluga, au printemps, pourrait affecter la condition des femelles et leur force.

  1. Les glaces

Avec les changements climatiques et la hausse de la température de l’eau dans l’estuaire, le couvert de glace a tendance à se réduire. Or, il sert de refuge aux bélugas contre le vent, les vagues et les tempêtes.

  1. Le bruit

Les bélugas communiquent par son. L’augmentation du trafic maritime, notamment des plaisanciers, les perturbe, alors même que les femelles nourrissent et élèvent leurs petits entre mai et octobre.

« Les éleveurs évitent de déranger les vaches lorsqu’elles vêlent », rappelle le président du GREMM, Robert Michaud. Son confrère Stéphane Lair mentionne que le bruit n’a pas seulement un impact psychologique, mais aussi physiologique. Dérangée, une femelle pourrait moins relâcher certaines hormones qui accroissent le lien avec son veau.

« Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de preuve à 100% qu’il ne faut rien faire. »
— Stéphane Lair, professeur à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal

Combien reste-t-il de bélugas dans le Saint-Laurent?

Les dernières estimations de Pêches et Océans Canada font état de moins de 900 individus. Il y a 15 ans, on comptait 1000 bélugas; il y a un siècle, 10 000. Avec l’interdiction de la chasse dans les années 1970, la population aurait dû augmenter, mais c’est plutôt le contraire qui se passe.

« L’augmentation de la mortalité des veaux nous fait penser qu’il va y avoir un problème de recrutement, explique le professeur Stéphane Lair. Ils ne seront pas là pour repopuler. Il restera les vieux bélugas qui ne seront pas en mesure de se reproduire ». Un béluga peut vivre jusqu’à 60-70 ans.

Pêches et Océans Canada indique qu’une étude est en cours depuis l’automne pour évaluer l’impact des menaces qui touchent les bélugas du Saint-Laurent. Un plan d’action en vertu de la Loi sur les espèces en péril est en cours de rédaction et doit être publié fin 2016.

La fin des bélugas ?

Face à tous ces facteurs, le vétérinaire Stéphane Lair va jusqu’à évoquer la disparition des bélugas.

« Mon côté pessimiste me laisse penser qu’il est trop tard pour le béluga du Saint-Laurent. »
— Stéphane Lair

« J’espère au moins que ce sera utilisé comme un exemple à ne pas suivre », ajoute-t-il en fin d’entrevue.

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