Publié par : Sibylline | février 17, 2014

Le pétrole ou les baleines (Québec, Canada)

carte-Banc-des-Americains17 Février 2014. Le banc des Américains ? N’imaginez pas un banc pour relaxer face à la mer en compagnie des voisins états-uniens. Ce banc est une zone de hauts-fonds prolongeant la pointe est de la Gaspésie.

Ce plateau sous-marin culminant à 12 m de la surface est entièrement inclus dans un «site d’intérêt» de 1 000 km2, formellement désigné comme tel en 2011 par le ministère Pêches et Océans Canada. C’est la première étape menant à la création d’une aire protégée marine. Le gouvernement du Québec, les Amérindiens et la population locale ont été consultés à ce sujet et un comité consultatif a été formé. 

«Le site n’a pas été choisi au hasard. Sa biodiversité est exceptionnelle», souligne Sylvain Archambault, biologiste consultant de la Société pour la nature et les parcs (SNAP-Québec). Depuis plus de 10 ans, quantité d’inventaires ont établi que ces eaux sont fréquentées par de nombreuses espèces de poissons et de mammifères. En particulier, on y retrouve le rorqual bleu et la baleine noire, deux espèces en voie de disparition. Le loup tacheté, un gros poisson doté d’une tête massive et de dents acérées, fréquente aussi ces lieux; il est inscrit sur la liste des espèces menacées. On y recense également une grande diversité de mollusques et de crustacés. Par ailleurs, les biologistes de Pêches et Océans Canada estiment que le fait de protéger cette zone permettrait au précieux stock de morues du sud du golfe de se rétablir plus rapidement.

Alors, pourquoi cette zone, identifiée depuis 2004, n’est-elle pas devenue une aire marine protégée, en bonne et due forme ? En partie, à cause de conflits de juridiction.

Conformément à une obligation internationale, appelée Protocole de Nagoya, le gouvernement fédéral canadien et le gouvernement provincial se sont engagés, chacun de leur côté, à protéger 10% de leur zone marine d’ici 2020. Or, on est très loin de la cible. Comparés à d’autres, le Canada et le Québec font figure de cancres, chacun affichant aujourd’hui à peine plus de 1% d’aires marines protégées. Dans ce contexte, les deux gouvernements auraient tout intérêt à unir leurs efforts, mais ce n’est pas ce qui se passe.

En réalité, on a l’impression que c’est l’or noir qui trouble les esprits. Surtout du côté québécois, la perspective d’exploiter des hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent a tétanisé les autorités. Après l’imposition d’un moratoire et la publication de l’étude d’évaluation environnementale stratégique (EES) en septembre dernier, le gouvernement québécois semble préparer le terrain en faveur d’une reprise de l’exploration, pour mieux évaluer le potentiel.

À ce propos, on ne se surprendra pas qu’il y ait dans les coulisses de «viriles discussions», comme on dit. Tant pis pour le cliché sexiste, mais c’est ce qu’une source bien placée m’a dit, en présentant les choses ainsi: les experts du ministère des Ressources naturelles, tout comme ceux de l’industrie pétrolière, considèrent qu’il faut reprendre l’exploration partout dans le golfe où il y a un potentiel, sans aucune limite. Selon eux, la création d’une aire protégée, une limite tangible, devrait attendre les résultats de l’exploration complète. «Rien ne presse.»

Rien ne presse? Pourquoi la protection d’espèces menacées et le respect d’engagements internationaux en conservation ne presseraient-ils pas? Sans compter que le potentiel pétrolifère du banc des Américains est faible, selon une étude commandée en 2012 par le ministère Pêches et Océans Canada à un géologue expert, Phonse Fagan. Ce dernier concluait ainsi: «En résumé, l’analyse du potentiel d’hydrocarbures basé sur les données disponibles n’indique pas une forte probabilité que du pétrole à valeur commerciale soit présent dans cette aire d’intérêt.» Comme les données sismiques disponibles sur cette aire ne sont pas de grande qualité, l’expert recommandait par prudence qu’une nouvelle analyse de ces données soit faite selon les standards modernes, mais la chose s’arrêtait là.

La conservation a assez attendu. Il est grand temps de créer de vastes aires marines protégées au Québec. Celle du banc des Américains est une occasion à saisir et ce n’est pas la seule. La zone marine autour des îles de la Madeleine, à la fois fragile et riche en biodiversité, est aussi en attente d’un statut de protection.

Au demeurant, les aires marines protégées n’ont hélas jamais empêché les marées noires. Mais elles incitent à la prudence et elles permettent de gérer les ressources biologiques en fonction des besoins du futur, ce que la fièvre du pétrole nous fait facilement oublier.

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