Publié par : Sibylline | septembre 5, 2013

Le marché de la peur (île de la Réunion)

Peur_bleue5 Septembre 2013 (Vie Océane). Un tract « Protégeons nos enfants » a été distribué samedi matin au marché forain de Saint-Pierre et sur la voie publique en différents lieux. Quelques-uns de nos membres en ont pris connaissance. Qui pourrait ne pas être d’accord avec un tel slogan ! Car prendre en référence la protection que nous devons à nos enfants touche notre sensibilité humaine la plus profonde comme cet instinct de toute vie animale à protéger sa descendance.

Mais c’est aussi un principe de communication bien connu que de susciter de l’indignation contre ceux qui ne permettraient pas aux adultes de remplir ce rôle. Reste ensuite à désigner des cibles ou des responsables : en particulier ceux qui nous mentiraient ou ne nous diraient pas tout… Pour couronner cela, il ne suffit plus que d’habiller le papier d’un graphisme s’inspirant des techniques utilisées pour semer la terreur à une époque pas si lointaine. La démonstration se veut alors d’une logique irréprochable.

IGNOBLE ! C’est le mot qui nous a été le plus souvent rapporté pour juger à la fois cette manière de faire et les propos tenus sur le verso dudit tract. Merci à ceux qui ont employé ce qualitatif : leur esprit critique  permet de vérifier que tout tract accepté (souvent à la volée) n’est pas un tract adopté. Et dans le cas présent, c’est heureux.

Le décès d’une jeune fille de 15 ans, dans les conditions où cela s’est passé à Saint-Paul, est dramatique, comme toute mort d’un enfant qui a priori avait l’avenir devant lui. Mais que certains jouent sur l’émotion que tout le monde ressent pour développer des arguments simplistes, réducteurs et crier au scandale n’est pas digne. Et c’est ce qu’a fait ce tract.

Entrons un peu dans les détails des écrits, paragraphe par paragraphe.

En 1 du paragraphe CONSTATS. Selon les auteurs, il y aurait « prolifération de requins bouledogues ». L’arrêt de la pêche aux requins du fait de l’interdiction de commercialiser est mis en cause pour faire valoir un supposé accroissement du nombre d’animaux à la côte. Or aucune donnée n’est disponible et c’est trop rapidement faire fi des difficultés inhérentes à ce genre de pêche et aux réticences des acheteurs potentiels. Les pêcheurs « d’avant interdiction » n’étaient pas beaucoup enclins à les capturer et à les mettre sur le marché ; ils n’ont jamais beaucoup fait recette dans les assiettes réunionnaises. Dans un tel contexte, la population de requins ne devait pas être beaucoup impactée.

L’évocation de la faculté de ces requins à (beaucoup) « procréer » n’est pas plus vérifiée. Et l’on ne voit pas ce qui aujourd’hui permettrait de dire qu’il y aurait une augmentation globale de leur nombre. De plus il est suffisamment fait état de l’absence de données antérieures pour normalement conduire à adopter plus de prudence pour de telles affirmations. D’autant plus que, selon l’étude CHARC, la femelle bouledogue n’est mature qu’au bout de 10 ans, qu’elle ne se reproduit que tous les deux ou trois ans et que sa progéniture subit une forte prédation suite au cannibalisme dans l’espèce et de la part d’autres espèces de requins : de récifs en particulier (quand on n’a pas provoqué la disparition de ces derniers). Mais les auteurs du tract ont leur propre certitude : ils « estiment que » et annoncent « plusieurs milliers » de requins de ce type autour de l’île … Où sont les preuves ? Où sont les sources et sur quelle validité ?

En 2 il est annoncé que nous disposerions « d’études scientifiques peu fiables » avec comme exemple l’étude dite « point zéro de la Réserve Marine (RNMR) qui « n’aurait recensé aucun requin bouledogue ». Par ce raccourci explicatif sidérant, les auteurs se permettent d’affirmer que « soit l’étude est fausse soit la RNMR les a attirés » !! Voilà une belle démonstration d’ignorance (ou de mauvaise foi) vis-à-vis de la connaissance de ce que peut représenter l’approche scientifique du « point zéro » d’une telle aire marine.

Que le point zéro de la réserve naturelle marine (2004-2006) ne recense aucun requin n’a rien de surprenant si on se penche un peu sur les objectifs recherchés (évaluation de l’état de santé du récif corallien) et les méthodes spécifiques qu’il convenait d’utiliser. En effet, cet état des lieux a été effectué sur les organismes « clés » des récifs coralliens : coraux constructeurs et les poissons directement associés (dont va dépendre le développement de la chaine alimentaire). C’est-à-dire les indicateurs biologiques les plus pertinents pour évaluer au cours du temps la reprise de la vitalité récifale : le fameux « effet réserve ». Dans un tel protocole à la méthode validée scientifiquement, les recensements effectués au cours de l’état zéro sont pour la plupart réalisés en plongée bouteille, de jour et par bonne visibilité. Il faut aussi reconnaître que, dans de telles conditions, l’opportunité de rencontrer un requin bouledogue est quasi nulle. Les plongeurs « bouteille » actuels ne peuvent le démentir, eux qui les cherchent en vain. Mais, il va de soi que l’absence d’observation de requin ne peut conduire à aucune interprétation ni sur leur absence ni sur leur présence.

Quant à la supposé « sédentarité du bouledogue », l’interprétation qui en est faite montre bien que les avancées des études scientifiques ne sont pas comprises de la même manière par tout le monde ; surtout lorsque la partialité vous rend aveugle.

Ce que l’on sait, c’est que les requins tigres et les requins bouledogues ont toujours été présents sur les côtes de La Réunion. Que les requins bouledogues sont des prédateurs côtiers et qu’ils aiment les eaux troubles et dessalées. C’est ainsi que dans les premiers résultats du rapport CHARC, il est fait mention de leur présence face à l’étang du Gol (un exutoire et une rivière Saint-Etienne proche), au large des Roches Noires (ravine St Gilles pérenne) comme en baie de Saint-Paul (aboutissement des eaux de l’Etang et de la Rivière des Galets). Cette présence peut s’expliquer par les apports d’eau douce (et ce qu’elles transportent) qui caractérisent ces lieux. Deux études du Laboratoire Géosciences Réunion (1985 et 1991) exploitant des images de thermographie infrarouge aéroportée ont montré clairement la présence de ces écoulements et de leur diffusion dans la masse marine. Mais ces squales sont mobiles, en Floride, il est connu que ces animaux peuvent effectuer plusieurs milliers de kilomètres en longeant les côtes. A La Réunion, ils peuvent tout autant se déplacer tout autour de l’île que plus au large. Ils se déplacent d’une aire à une autre, conditionnés par certains stimuli méconnus à l’heure actuelle. Pour le moment ces lacunes de connaissance et une insuffisance de données corrélant conditions environnementales et comportement de ces requins ne permettent aucune affirmation. Mais qu’importe, les auteurs du tract, de toute leur suffisance, ne se privent pas d’imposer les leurs…

En 3, revient la sempiternelle accusation de réserve naturelle « garde-manger et zone idéale de reproduction pour les requins ». Informations que les résultats des suivis scientifiques ont toujours dénoncées. Mais comme ces scientifiques sont décrétés unilatéralement « peu fiables », on ne se prive pas pour ajouter la petite dose d’anthropomorphisme nécessaire et transformer ainsi un animal purement instinctif en un être pensant, rusé voire démoniaque. N’est-il pas écrit : un requin bouledogue « comptant bien régner en maître absolu » sur cette zone ? Le syndrome « dents de la mer » fait recette. S’il n’y avait pas tant de perfidie à vouloir tromper des gens par de telles élucubrations, on qualifierait simplement ces dires de grotesques. Personne aujourd’hui n’est en mesure d’expliquer pourquoi il y a eu des attaques de requins. Seules des hypothèses sont avancées. Certaines sont plus étayées que d’autres et pourront ou non être confirmées par les études scientifiques en cours.

Au vu des derniers recensements, rien ne permet de dire que les populations de requins ont augmenté sur l’aire marine protégée depuis sa création. Les nombreuses sorties d’apnéistes et de plongeurs sur ces lieux et ailleurs peuvent aussi encore une fois en témoigner. Par ailleurs, nous ne le répéterons jamais assez, les bouledogues ne sont pas des requins affiliés aux récifs coralliens. Donc préserver et augmenter la qualité de ces espaces, leur redonner leur vitalité originelle – à savoir les objectifs de la RNMR – est sans doute la meilleure façon de lutter contre la présence du bouledogue ; si d’aventure il devait y pulluler. Rien n’est moins sûr mais quand bien même ce serait le cas, il se nourrirait alors des ressources reconstituées en poissons. Ils ne seraient alors plus dans cette détresse alimentaire qui est une cause majeure souvent évoquée pour expliquer l’agressivité d’un prédateur.

Paragraphe SOLUTIONS. Pour la plupart les auteurs du tract s’approprient celles déjà discutées depuis plusieurs mois dans les groupes techniques sur la problématique requin ; toujours discutées car comportant à la fois avantages et inconvénients voire des risques possibles d’aggravation du problème. Cela d’autant plus qu’aucune réponse parfaite (ou solution miracle) n’a encore été trouvée de par le monde. Mais les auteurs du tract les veulent « immédiates »… Au diable la prudence du groupe technique !

Nous ne commenterons pas davantage ces aspects car n’étant pas invités à ces ateliers, nous avons l’honnêteté de reconnaître que des informations nous échappent à ce propos. On remarquera cependant que d’autres possibilités (systèmes de télésurveillance, répulsifs acoustiques…) ne sont pas évoquées alors qu’elles seraient en cours d’étude et de perfectionnement et qu’elles n’opposeraient pas, ou moins, la vie naturelle du milieu et ses utilisateurs…

Concernant les pêches, en dehors de leurs motivations discutables, ce qui nous inquiète c’est qu’elles ne pourront qu’apporter des biais dans l’actuelle étude CHARC au point peut-être de finir par lui ôter sa validité. Comment comprendre le comportement naturel des requins alors que toutes sortes de dispositifs de pêches auront pour but de les appâter dans des zones précises ? Ce qui revient à déterminer pour eux des parcours qu’ils n’auraient peut-être jamais faits… On aura donc dépensé des financements non négligeables à la fois pour chercher à comprendre leur vie naturelle et pour empêcher que celle-ci se déroule naturellement. Un comble et un beau gaspillage d’argent public !…. Rappelons tout de même qu’en ce qui concerne le requin tigre, les données disponibles à Hawaï  montrent que les prélèvements sont inefficaces. Quant aux bouledogues, il semblerait que leur comportement ne soit pas lié au nombre d’individus présents. Sérieusement, ne serait-il pas plus sage de laisser les études se dérouler sur le protocole choisi, de favoriser la mise en place de dispositifs de surveillance non impactants pour le milieu, d’avoir la patience d’attendre plus d’informations pour mieux cerner les habitudes des squales incriminés et de prendre alors les mesures les plus adaptées ?

Dans ce paragraphe nous ne pouvons cependant pas faire l’impasse sur cette proposition d’étendre la chasse sous-marine à l’intérieur de la RNMR alors qu’elle dispose déjà de plus de 40% de sa surface et de plus de 90% du littoral de l’île. Cette activité a été la première à déséquilibrer l’écosystème corallien dans les décennies 70 et 80 en exploitant de manière excessive les poissons récifaux de taille commerciale et en réduisant de ce fait les principaux régulateurs de l’équilibre biologique du milieu corallien. Quant à la présenter dans son exercice comme un rempart vis-à-vis des squales, nous pourrions rappeler tous les stimuli attractifs que cette activité développe pour les squales, les attaques passées sur les chasseurs sous-marins et rapporter les retraites précipitées et sans gloire de champions de chasse de de l’époque devant l’animal rendu agressif par la proie fléchée. De plus on sent bien dans cette demande, les motivations sournoises et pernicieuses d’opposants frustrés par la perte de leurs « prés carrés » avec l’installation de la réserve marine ; ce qui les a rendus relativement haineux vis-à-vis de cette RNMR et, d’une manière générale, des scientifiques et des associatifs qui l’ont portée Les drames liés aux attaques de requins furent une belle opportunité pour remonter au créneau à coups de porte-voix. A nos yeux et puisque nous avons affaire à des adeptes de futurs plaidoiries (onéreuses d’où l’appel aux rentrées d’argent, sans doute…), nous pourrions presque leur conseiller de porter plainte contre l’Etat pour sa responsabilité dans le dérèglement de l’écosystème récifal en ayant autorisé aussi longtemps la pratique de la chasse sous-marine sur les récifs coralliens à La Réunion. Ça serait assez classe, non ?… Nos îles voisines (Maurice, Seychelles, Maldives) n’ont-elles pas interdit cette activité depuis longtemps pour protéger leurs écosystèmes coralliens et les grands enjeux environnementaux et économiques qui leur sont liés ?

Venons-en au dernier paragraphe du tract « NOS ACTIONS FUTURES ».

Personne ne peut être insensible à la mort de cette jeune fille comme de celle des autres jeunes gens.

Mais est-il logique que les fantasmes les plus fous voient le jour sous couvert de protection des enfants ? Voilà maintenant qu’on nous sert la théorie d’un complot orchestré par les scientifiques et les autorités qui, parait-il, cacheraient des vérités !?…  Nous pensons personnellement que ce tract se nourrit d’une vision égocentrique et partisane d’un problème qui demande au contraire une approche élargie et objective. Ce qui nous interpelle et nous heurte c’est qu’il joue sur les drames pour faire le lit d’intérêts particuliers qui consistent à repositionner dans la RNMR des activités interdites issues d’un règlement obtenu par le consensus de nombreux usagers, en adéquation avec les nécessités et les objectifs de cette création de réserve. Cette action s’inscrit dans le plus grand mépris des enjeux de plus grande ampleur vis-à-vis du long terme et pour lesquels cette réserve a été mise en place. Par des accusations infondées voire malhonnêtes, par des idées fausses élevées au rang de dogmes, les inspirateurs de ce tract distribué samedi nous disent vouloir protéger l’avenir de nos enfants alors qu’ils ne cessent d’affaiblir celui des générations futures.

Cette démarche exploitant les drames dans une rhétorique malsaine est indigne et révoltante.

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