Publié par : Sibylline | janvier 21, 2011

Pêche à pied contre repos biologique (Charentes Maritimes)

La pointe de Chauveau pourrait être interdite aux pêcheurs à pied. photo pascal couillaud.

 21 janvier 2011 (Philippe Baroux). Lionel Quillet veut protéger le site de la pointe de Chauveau (Charente-Maritime). Le président de la Communauté de communes de l’île de Ré s’attaque à un symbole majeur de la pêche à pied.

Et si le phare de Chauveau signalait une autre protection que celle offerte aux marins bercés par la houle ? Devant Rivedoux, il brillerait alors comme une sentinelle de la biodiversité.

Le sujet a gagné en lisibilité, hier soir, lors d’une cérémonie de vœux. Le président de la Communauté de communes de l’île de Ré, Lionel Quillet, s’est ouvert en public de son intention d’engager la réflexion pour créer une « zone de repos biologique ». Une idée qui essaimerait aussi du côté du Fiers d’Ars, où serait défini un second secteur « soumis à forte pression ».

La procédure

La procédure qui permettrait d’obtenir la mise en repos biologique de la pointe de Chauveau passe par la Direction des territoires et de la mer, le site relevant du domaine public maritime, propriété de l’État.

À titre indicatif, deux années ont été nécessaires pour que l’association Iodde obtienne une concession à Chassiron. Mais c’était une première sur l’estran côtier.

En l’occurrence, il s’agit d’une concession de cultures marines, qui a été accordée à titre expérimental à Iodde et à l’université de La Rochelle.

Cela pourrait constituer un modèle pour Chauveau. Deux autres voies de protection pourraient s’envisager.

D’une part, l’interdiction de pêche sur une période donnée ; d’autre part, un niveau de protection qui se rapprocherait, voire adopterait, la règlementation sur les réserves.

Pour l’heure, le président de la CdC de l’île de Ré n’a pas officiellement saisi l’administration de son projet.

La « pression » est celle que les pêcheurs à pied exercent sur l’estran et que le projet tenterait d’alléger. Elle est d’autant plus forte à Chauveau que le secteur est proche du pont de Ré.

Une ambition dont l’association Iodde (1) maîtrise les enjeux. Depuis quatre ans, sur l’île cousine d’Oléron, ses équipes ont multiplié les comptages pour mesurer la fréquentation des sites de pêche à pied et les prélèvements induits. Une démarche encadrée par un protocole scientifique et qui a suscité, déjà, deux thèses de biologie marine, bouclées ou en voie d’achèvement.

Cette année, l’équipe s’est penchée sur la pointe de Chauveau. À la demande de la mission pour la création du Parc naturel marin – et non de la Communauté de communes – qui a commandé une étude exhaustive sur les pêches de loisirs entre Gironde et Vendée.

« Un gros spot de pêche »

C’est ainsi que le permanent d’Iodde, Jean-Baptiste Bonnin, est en mesure de fournir une « photographie » de Chauveau : « C’est un gros spot de pêche à pied. 170 à 180 hectares. Et en fréquentation, c’est le troisième site du futur parc, après La Brée-les-Bains, et le Galon d’or à La Tremblade. »

Le 9 septembre dernier, jour de fort coefficient de marée, donc de conditions idéales pour le pêcheur, ils étaient 850 à gratter des huîtres et à chatouiller l’étrille, les deux espèces fortement représentées sur cet estran. Extrapolées, les données recueillies au fil d’une trentaine de comptages comme celui-là livrent le chiffre de 22 500 journées de pêche par an (un jour, un pêcheur, une marée) à Chauveau.

Définir un sanctuaire, puis le gérer : Iodde dispose aussi d’une heureuse expérience en ce domaine. L’association a créé un précédent national en décrochant des Affaires maritimes l’autorisation de réserver un secteur de l’estran (au pied du phare de Chassiron, entre deux écluses à poissons) aux études scientifiques. Depuis deux ans, c’est le laboratoire à ciel ouvert des deux thésards de l’université rochelaise que parraine Iodde. L’un s’est intéressé à l’impact de la pêche à pied et au fonctionnement de l’estran. L’autre, à une espèce spécifique : les étrilles.

« Les scientifiques sont toujours prudents. Faute de recul, ils n’affirment rien. Mais le site est un modèle de biodiversité. Il est magnifique… », observe Jean-Baptiste Bonnin.

Composer avec les pêcheurs

Lionel Quillet n’a aucun besoin d’entendre ce constat pour se convaincre. Sauf à vouloir consolider son envie d’installer pour Ré l’image d’une île harmonieuse et respectueuse. Mais le président de la CdC a forcément conscience que l’aventure ne fait que commencer. Et que le parcours ne sera pas rectiligne.

Il compte bien composer avec les pêcheurs à pieds eux-mêmes, mais aussi avec les élus des communes concernées. La démarche s’accompagnera « de recensements scientifiques ». Et celui qui la pilote n’exclut pas l’idée d’une rotation des périodes de pêche autorisées entre plusieurs sites. Histoire, peut-être, de calmer les esprits.

Plusieurs facteurs ont déclenché la réflexion du président de la CdC. Depuis deux ans, cette collectivité emploie six écogardes investis pour l’essentiel d’une mission d’information et de sensibilisation des pratiquants. Hier matin encore, un binôme, formé de Fabienne Le Gall et Gaël Perrochon, foulait Chauveau à la rencontre des pêcheurs.

Ces écogardes constitueraient un maillon essentiel de la protection. Mais aussi de la dissuasion. Ils sont à l’origine de deux coups de filets datant de quelques mois : un braconnier des Portes-en-Ré a été inquiété par les gendarmes alors qu’il pêchait des coquilles saint-jacques sans autorisation ; ainsi que des pêcheurs surpris dans le Fier d’Ars après avoir ratissé 20 à 30 kilos de palourdes, un score nettement supérieur aux quantités autorisées.

L’autre repère du projet, c’est le versement aux collectivités rétaises par le Conseil général, de tout ou partie de l’écotaxe. Dès lors que sera soldé le prêt qui avait été contracté pour le pont de Ré, dans un an. Dans le scénario qu’il bâtit, Lionel Quillet compte sur un budget de 2 millions par an, pour la seule gestion de ces secteurs sauvegardés.

Il y aussi – et surtout – dans son raisonnement l’idée plus générale d’accompagner la restauration de zones fragiles. Dès cette année, la CdC se lancera dans la remise en état du réseau hydraulique du marais nord. Un réseau qui a montré son incapacité à évacuer l’eau de submersion de Xynthia.

« 30 % du marais sont asséchés, déplore Lionel Quillet. Envasement, portes et vannes cassées. Il faut travailler sur le réseau, puis s’attaquer aux plantes invasives. Il est aussi envisagé de faciliter la remontée de l’anguille. »

Une enveloppe de 2,5 millions abondée par l’Agence de bassin Loire-Bretagne, la Région, le Département, la CdC, est disponible. Un comité de marais sera constitué. Manière de définir les responsabilités et ainsi de caler les manœuvres sur le réseau.

(1) Iodde : Île d’Oléron Développement durable Environnement.

« Un sujet délicat à manier »

« Ce qui devient intéressant, c’est lorsque les pêcheurs à pied s’approprient le discours de protection. » L’enjeu soulevé par l’Oléronnais Jean-Baptiste Bonnin fait écho au projet de Lionel Quillet de créer un site de repos biologique à la pointe de Chauveau, et à la réaction du président de l’association des pêcheurs à pied de l’île de Ré, Georges Le Corre. À ses côtés, une cinquantaine d’adhérents. « Ce projet, je le connais indirectement. Et il est assez délicat à manier. Le plus difficile restant de faire respecter une telle zone. »

Sur le fond, Georges Le Corre n’affiche pas d’opposition à la démarche de l’élu. Simplement, il essaie d’en évaluer toutes les contraintes, tant pour les pêcheurs à pied que pour ses promoteurs. « Je pense qu’avant de créer de nouvelles règles, il faut faire appliquer celles qui existent. Il y a six écogardes formidables mais ils ne sont pas assermentés. C’est très bien de se rendre sur l’estran pour porter la bonne parole mais il leur faudrait une capacité à sanctionner. » Le président Le Corre soulève aussi un autre écueil, incontournable dans l’optique d’une dissuasion plus efficace : « Il faudrait que les maires transfèrent à la Communauté de communes une partie de leur pouvoir de police. Mais je ne crois pas qu’ils y sont prêts. »

Le débat se nichera entre les pratiques traditionnelles de pêche à pied et la volonté de protéger de l’impact de ces techniques, le retournement des roches, entre autres. Laisserait-il place à l’idée d’une rotation des sites protégés ? « Là, je prends peur !s’exclame Georges Le Corre. D’anciens présidents de sociétés de chasse m’ont tous dit la même chose : dès que la réserve rouvre, le lendemain, elle est pillée… Pour être honnête, il va falloir faire agir mais il ne faut pas se précipiter pour bien définir ces secteurs et bien les matérialiser, aussi. Ces pratiques de pêche à pied ont plusieurs siècles. Aujourd’hui, on veut mettre un peu d’ordre et rapidement. Il est donc logique que ça crée des remous. Pourtant, oui, il faudra bien en parler un jour. »

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